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abain et caël
Exposition du 18 septembre au 30 octobre 2016
Le bruit du monde
D’abord un son diffus, un léger dérangement. Le crissement du graphite sur le papier, le bruissement de la brosse sur le tableau. Puis, l’averse qui martèle le toit et fait écho à la danse des oiseaux. Dans l’atelier, la chatte impénétrable s’est assoupie sur une marche de métal, boule de poils insensible à l’alchimie de l’art comme au sort des hommes, indifférente au staccato des gouttes qui tombent lourdement sur la verrière comme à celui des becs qui picorent les vers grouillant dans le résidu de compost accumulé au creux de la gouttière. Jusqu’à ce que l’artiste suspende son geste et que tout s’arrête en même temps, le mouvement obstiné de la main comme le souffle de la respiration, le pianotage de la pluie et des pattes, l’inexorable avancée de la vermine.
L’artiste a su imposer le silence au monde. Maintenant, les mèches dardées vers le ciel telles des pointes de flèches tendues sur un arc, elle est assise sur le fauteuil panthère. En osmose avec sa Pantouflette, elle a rentré ses griffes et effilé ses pupilles. Immobile et attentive, elle contemple son ouvrage. Près d’elle, le livre de Vladimir Jankélévitch, « La mort », surligné, annoté, écorné et pages ouvertes au hasard, qui l’accompagne depuis si longtemps : « le même déchirement plus tragique encore, se fait jour dans les soi-disant consolations que la vitalité de la vie est censée apporter à l’individu mortel… »
Au sortir du songe, voilà qu’ils ont surgi dans une fusion des corps et une dissociation des genres. Abin et Caël, amants incestueux, désormais humains, garçon et fille à la peau diaphane sous laquelle transparaissent les squelettes originels et les sentiments primaires, le désir et la peur, l’inconfort et la résignation, les rêveries chimériques défiant les réalités glaçantes du désespoir, Abin et Caël, nés d’un désordre dyslexique, se sont arrachés de la nuit légendaire pour s’engluer dans une noirceur plus palpable, plus concrète, à la fois charnelle et terrifiante.
Sur les toiles, l’artiste a tissé leur destin au fil arachnéen de ses crayons et de ses pensées sans illusion. Ce sont deux êtres si fragiles, brindilles emportées par un torrent de larmes, mais la passion qui les étreint et les retient du bout des lèvres les isole pour un moment encore du chaos et des souffrances de l’exode. Ils s’agrippent l’un à l’autre. La main décharnée d’Abin empoigne l’épaule de Caël, les bras de Caël emprisonnent le torse d’Abin. Un rose d’émotion illumine le visage de la jeune femme et contraste avec les ténèbres mensongères du voile, tandis que celui du jeune homme, pâle comme les os d’un mort, sourit aux vestiges et aux vertiges de la vie qui irradie des yeux de son âme sœur.
Ce sont deux lutteurs à l’image de ceux d’Eadweard Muybridge et de Francis Bacon. Ils luttent pour la beauté de l’art, pour la célébration des corps. Ils virevoltent, ballottés par le tourbillon de l’histoire, et sautillent sur le pavé ravagé, souillé de cendres et de débris. Une joute amoureuse sous un ciel de plomb, une chorégraphie héroïque comme l’ultime représentation d’une humanité ensoleillée avant qu’elle ne se dissolve dans l’horizon crépusculaire. Un chant lyrique qui, un instant suspendu, surnage sur le décor de tragédie en toile de fond.
Bientôt, l’artiste refermera les portes de son atelier et tentera de laisser derrière elle les scènes du drame constellant ses murs. Mais sa vie de femme ne se détache pas facilement de celle du peintre et les images continueront à la hanter jusqu’à ce qu’elle parvienne à tourner la page.
Gérard Mathie, artiste plasticien juin 2016
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