the road…

Du 16 novembre au 28 décembre 2019

Vernissage le 15 novembre à partir de 18h00

Photographier le paysage est un art du désenchantement. Le paysage nous baigne, nous atteint par sa présence non visible, derrière et autour de nous. Il combine en nous tous les sens, et dans cette mesure, le paysage n’est pas représentable car il est une expérience.

La photographie, pourtant si souvent convoquée pour figurer le paysage, le fait passer par un aplatissement, et le prive de ses ramifications. « Chaque image est comme un copeau coupé du reste » dit Jean-Christophe Bailly « et c’est en tant que telle qu’elle devient image, et c’est en tant que telle aussi qu’elle laisse tomber tout le reste » .

S’éloignant de la sensation immersive du paysage, dont l’image aboutira dans l’effet aplati du « copeau », Blaise Adilon applique une autre logique à The road : il collecte des formes (non des paysages) et les compose dans des lignes horizontales  reconstituant un paysage limpide d’arbres, de reliefs, de rochers.

« Les motifs de The road doivent se découper sur le ciel » précise-t-il « pour être assemblés ensuite dans une vision frontale ». Cette écriture graphique noir sur blanc – cette reconstitution – introduit délicatement le doute : les arbres, les collines, les   rochers juxtaposés séduisent par leur perfection formelle : netteté, précision, vigueur des rythmes, contraste extrême. Le papier à dessin joue son rôle dans la réception, entraînant les noirs vers des tonalités d’encre de Chine, restituant les blancs du  papier bouffant. Mais de légers décrochages troublent cette image : chaque élément de la composition est d’une très haute définition, qu’il serait impossible d’obtenir dans une prise de vue normale. C’est l’un des indices de l’artifice, qui s’ajoute à des perturbations d’échelle, et à cette lancinante absence de profondeur.

The road organise un paysage inconcevable, renforcé par sa matérialité ambigüe entre photo et dessin. Mais surtout il enclenche en nous une nouvelle forme de regard, saturé, avide, celui que procure la vitesse, comme si défilaient en un travelling fou les branches crochues, les arcades souples, la stupéfiante dentelle des feuillages, les collines et les escarpements.

Dépassant la représentation centrée du paysage qui a dominé depuis toujours, envisagé d’un point de vue unique, Blaise Adilon en a fait un langage articulé sur le mur, comme une étrange mantille naturaliste. Ce collage qui laisse visibles des indices de l’artifice, n’utilise aucun effet rebattu d’algorithme. Se référant à ses premières oeuvres, qui laissaient s’épanouir les hasards du procédé en mêlant plusieurs négatifs, Blaise Adilon précise : « Avec l’argentique on était dans l’alchimie. On ne maîtrisait pas totalement les effets. Avec le numérique les procédés sont convenus et une superposition, par exemple, n’est pas très intéressante car elle ne me dépasse pas ».

C’est aussi une manière pour Blaise Adilon de passer d’un système de signes vers un système de significations. Passage qui représente la vraie portée de l’image : excéder son apparence, s’échapper de la convention de la représentation, offrir un point de départ à la réflexion – souhait formulé sur un mode métaphorique par Jean-Christophe Bailly 2 à propos du paysage : « Si on pouvait donner consistance à cette idée d’une image qui n’aurait pas de bords, peut-être que l’on toucherait alors à quelque chose qui ne serait plus une allégorie mais une image de la pensée ».

Françoise Lonardoni
1 Jean-Christophe Bailly in : Paysages variations sous la dir. de
Manola Antonioni – éditions Loco : 2014
2 Jean-Christophe Bailly, op.cit.