Toiles

Exposition du 19 septembre au 31 octobre 2020

Vernissage le vendredi 18 septembre à 18h00

Matérialisme enchanté par Françoise Lonardoni

Si le monochrome est le règne de l’ambiguïté comme le dit Denys Riout (1) c’est parce que, sous cette appellation simple et consensuelle, se cache un immense éventail de discours et de pratiques. Depuis l’absolu de la couleur et la sublime contemplation façon Yves Klein, jusqu’à la rive opposée, qui met en évidence les composantes matérielles du tableau, façon BMPT, le monochrome amène à regarder la peinture « comme elle est », c’est-à-dire à la fois comme un système visuel et comme une chose concrète.

Concrètes sont aussi les toiles utilisées par Dominique Blaise pour son installation à la galerie Le 116 art, simples châssis normalisés entoilés de blanc, achetés dans le commerce. Le titre de l’ensemble, Toiles est une tautologie imparable, qui ne donnera pas de piste interprétative. C’est que, dit l’artiste dans la revue en ligne Notes, « la titulature révèle ou cache les intentions. Elle fixe ou démultiplie les effets de sens ».
Et il est vrai que ce titre donne tout de même une information, secondairement : il indique en creux un type de regard porté sur la peinture ; il dit que probablement, l’œuvre d’art réside dans le matériel qui la constitue, sans autres qualités ni interprétations sensorielles, comme l’ont postulé les courants artistiques des années 70 ; et donc que les objets proposés par Dominique Blaise sont tout entiers saisis dans leur « rayonnement pratique ».

L’agencement de ces toiles – et c’est ce qui frappe dès le premier regard – reprend souvent des objets de design illustres. De ceux qui hantent notre mémoire au point que nous les reconnaissons avant de pouvoir les nommer : les sièges de Breuer, de Charlotte Perriand amènent à notre esprit un cortège d’autres chaises, de Rietveld, Mies Van der Rohe, Mallet Stevens, Panton…
L’une des réussites de ces sculptures-fantômes d’objets, c’est de concentrer avec humour l’essence du dogme moderniste – la forme simple, la ligne, la couleur monochrome, et l’extension de cette esthétique à tous les autres domaines – tout en neutralisant leur usage utilitaire de chaises. Piéger la modernité dans des formes substantielles n’est sans doute pas le seul talent de ces œuvres. Il y règne cette jubilation procurée par l’objet déjà-là que l’on imagine commune à Dominique Blaise, à François Morellet et à quelques grands prédécesseurs, et qui nous est communiquée dans cette série comme dans tout le reste de l’œuvre. « Toujours l’objet commande sur le processus » dit Dominique Blaise, qui a si souvent articulé les propos esthétiques avec les propriétés physiques. Pousser les jeux de perspectives, les équilibres, les lois de la gravitation à leurs limites répond à des intuitions visuelles, et même sémantiques, suggérées par l’objet.

C’est dans ce registre sémantique que naît Toile de transat, humble châssis de chaise-longue qui supporte une toile inclinée. Il sort directement du langage : l’expression « toile de transat » a généré cette forme, aussi énigmatique et simple que le dessin d’un rébus. La toile (de peintre) qui le coiffe, n’est pas cette fois-ci dans un mimétisme avec l’objet (elle devrait se courber vers le sol), mais elle est portée par une structure de transat, et se présente inclinée, ce qui ne manque pas d’évoquer au passage certaines pièces de François Morellet. La série Toiles lui rend hommage. C’est un ensemble disposé avec précision dans l’espace, autre manière commune aux deux artistes.

Le grand châssis mural dénote un tout autre processus de création. Ce cadre en bois récupéré présente des irrégularités, encoches, décadrages indéchiffrables. Il s’agit d’un élément d’emballage d’une moto. Les toiles qui y sont précisément enchâssées sont toutes de taille standard ; elles remplissent pourtant parfaitement les dimensions de ce châssis. Elles en épousent même les découpes, au point que seule une toile est vissée, toutes les autres tiennent naturellement – méthode Blaise par excellence : l’œuvre se tient à l’intérieur des possibilités de l’objet. Cette œuvre murale procède d’une conjonction entre deux matériaux surdéterminés dans leur forme, et une part de hasard. Les objets proviennent d’horizons si éloignés, l’un des deux étant destiné au rebut, que leurs deux essences rapprochées créent ce moment vertigineux où naît un sens nouveau. Cela évoque ce que Barthes appelle la « co-présence » en poésie : une relation entre deux éléments, qui, sans pour autant être reliés par un principe logique, se rendent simplement présents l’un à l’autre (2).

Sur un chevalet de peintre, trois toiles sont étagées, reposant sur les traverses horizontales : c’est Quinconce. La plus grande, placée sur la gauche, marque un axe vertical qui détermine la position des deux autres toiles. Calées le long de cet axe virtuel, à l’opposé de la grande toile, les petites se trouvent exactement au bord de la structure de bois. Nouveau hasard des dimensions standard qui organisent notre univers occidental et formatent notre perception au-delà de ce que nous pensons.

Dans ces « dérives d’objets » qui manifestent plusieurs manières de faire et de penser, on est frappé par le renouvellement constant du travail de Dominique Blaise, son adaptation au contexte, et sa fabuleuse saisie de l’ordinaire.
La poésie, au sens du travail des mots, se présente à nouveau à notre esprit pour rappeler ce que Claudel disait à propos de Mallarmé : « un professeur d’attention ». Appellation parfaite pour cet artiste au travail rigoureux et drôle, que l’on se plaît à rapprocher d’autres toiles, avec Mallarmé encore :

Solitude, récif, étoile
À n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile (3).

Françoise Lonardoni

  1. Denys Riout : La peinture monochrome – Gallimard, 2006
  2. Sophie Lécole Solnychkine, La fabrique du neutre, revue Implications philosophiques, 2015
  3. Stéphane Mallarmé – Salut – Poésies – 1899